Désert

Peut-être dû au fait d’avoir commencé à écrire pendant qu’il était encore enfant, Le Clézio a gardé dans son texte une perspective infantile, chargée d’humanité, simple, pure – une caractéristique qu’il a su transporter à la trajectoire des deux personnages principaux de Désert. Avec près de 100 ans de distance parmi eux, Lalla et Nour partagent leur existence dans le désert, l’expérience de la migration et la rencontre avec une réalité différente de celle qui leur avait été promise. Tandis qu’il tisse ces deux histoires, Le Clézio fait le récit historique de l’invasion chrétienne-européenne du Sahara Occidental et du Maroc, de l’extermination du peuple du désert et de la soumission à laquelle ils ont été contraints, au nom de la raison économique. En parallèle, un autre contexte historique est établi, celui de l’Europe du sud à la fin du 20ème siècle par rapport aux immigrants. La pauvreté, l’abandon, la saleté, la violence, la criminalité, l’indifférence sont découverts pour ceux qui arrivent à Marseille à la recherche de quelque chose qui leur a été enlevée: un endroit pour vivre.

Couverture "Désert"

C’est ainsi que l’histoire du jeune Nour, 100 ans auparavant, montrera pourquoi la jeune fille Lalla vit dans un bidonville, entre le désert et la mer en Afrique du Nord, où les maisons sont de bois et de papier goudronné. Alors que Nour erre dans le désert avec son peuple et les guerriers bleus, chassés par les Espagnols et les Français, il observe les rites religieux et les croyances des gens en quête de survie. Lalla s’est également livrée aux traditions musulmanes dans son village, même si son lien est plus fort avec les forces du désert, du sable, des pierres, de la lumière et de la chaleur qui brûlent sa peau, qui remplissent son corps.

Autant dans le récit de la vie de Nour et de son peuple nomade que dans celui de Lalla, le texte est parsemé d’une poésie descriptive intense et multisensorielle, qui passe du toucher aux odeurs, du cri au silence, de la douleur à la paix, de la vérité jusqu’au nihilisme. Les impressions de l’environnement, les sensations éprouvées par les personnages imprègnent la lecture, renforcées par la répétition constante utilisée à dessein par l’auteur. À travers le point de vue des deux enfants, cependant, pas de jugements. C’est presque une vision d’enfant, candide, de sorte que l’histoire est racontée sans positions politiques, religieuses, mais qui ne manque pas de dénoncer la triste réalité d’un peuple.

Western Sahara

Une des facettes intéressantes de ce livre, qui a donné à l’auteur le prix Nobel de littérature en 2008, est d’apporter un morceau de l’histoire du Sahara Occidental, si peu présente et si peu connue. Le Sahara Occidental est l’un des quelques territoires non autonomes dans le monde. Ce pays, qui ne peut même pas être appelé pays, vit entre l’hégémonie du Maroc et de l’Algérie après avoir été abandonné par les Espagnols dans la misère et être passé entre les mains de plusieurs nations. La misère d’aujourd’hui est la misère laissée par ceux qui ont profité de la richesse, ont causé la mort et la douleur, ont pris ce qu’ils pouvaient pour leur pays et ont finalement quitté le désert, laissant derrière une totale désolation. Le moment présent n’est rien de plus que la continuation de nombreux moments historiques, y compris celui dans lequel les autochtones ont été rendus et massacrés par les chrétiens.

À travers les yeux de Nour, nous voyons l’histoire d’un peuple en caravane, misérable, qui essaye jusqu’au dernier moment de garder sa vie, mais à la fin ne peut rien contre la force des armes de l’Europe:

Debout au bord de la piste, il les voyait marcher lentement, levant à peine leurs jambes alourdies par la fatigue. Ils avaient des visages gris, émaciés, aux yeux qui brillaient de fièvre. Leus lèvres saignaient, leurs mains et leur poitrine étaient marquées de plaies où le sang caillé s’était mêlé à l’or de la poussière. Le soleil frappait sur eux, comme sur les pierres rouges du chemin, et c’étaient des vrais coups qu’ils recevaient. Les femmes n’avaient pas de chaussures, et leurs pieds nus étaient brûlés par le sable et rongés par le sel. Mais ce qui était le plus douloureux en eux, ce qui faisait naître l’inquiétude et la pitié, c’était leur silence. Aucun d’eux ne parlait, ne chantait. Personne ne pleurait ni ne gémissait. Tous, hommes, femmes, enfants aux pieds ensanglantés, ils avançaient sans faire de bruit, comme des vaincus, sans prononcer une parole.

Le désert

Ainsi est le désert qui tue, qui brutalise, qui intimide, qui assèche le corps, et qui à la fois fascine Lalla. Héritière des hommes et des femmes du désert, elle trouve dans le caillou, dans le sable sec et déchirant, dans les épines, le refuge du bidonville où elle habite. Là, en sentant la chaleur pénétrer son corps, en écoutant les animaux et les insectes, en laissant la lumière envahir ses yeux, Lalla peut entrer en communication avec ses ancêtres et avoir la force de s’échapper, aller à Marseille, la ville qui a été décrite plusieurs fois par son ami, un vieux pêcheur. Dans les rues du Panier, Lalla vivra en compagnie de gens de la rue et des immigrés méprisés, et va aussi sentir l’odeur repoussante de la maladie, la mort, la misère, la crasse. Toutefois, il est toujours agréable de voir la description de Lalla de cette vie qui bat en Marseille. Pendant qu’elle retrace son parcours à travers le Vieux-Port et le Panier, viennent à l’esprit la couleur, la lumière, les vibrations de cette ville. Dans chaque escalier, petite rue, il y a une vie qui est réelle, imparfaite, mais réelle. La ville se montre, toutefois, une grande ville qui peut finir par écraser ses habitants et qui fait penser Lalla au désert.

Malgré un début de lecture laborieux, pas habituée à des descriptions complexes et répétitives de Le Clézio, je me suis trouvée enchantée par le chemin des deux enfants et la sagesse avec laquelle un morceau d’histoire de l’Afrique est décrit. Il y a dans le texte une façon de ne pas révéler la réalité directement ou clairement. Nous percevons, soupçonnons, jusqu’à ce qu’au cours d’un autre événement, nous apprenions enfin la vérité… Il y a aussi beaucoup de subtilité, de pureté, mais qui sont capables d’animer la révolte contre l’injustice, contre la guerre. Celui qui fait la fusion de tous ces sentiments ne peut qu’être un grand auteur, d’un grand livre.

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